Je suis le mari de ***

d’Antoine Jaccoud – création 8 février 2001

Ecrit quelques mois avant la mort de Lolo Ferrari, icône – puis martyr – du silicone et de l’implant mammaire, ce monologue est imaginairement prêté au mari d’une semblable créature. André Borlat, petit homme modeste et sans âge, connaît à ses côtés une vie dans laquelle l’abondance est quotidienne – toute cette bonne chair pour moi tout seul ! s’écrie-t-il, plein de reconnaissance -, mais il assume également, et sans rechigner, le statut de garde-malade qu’entraînent les modifications excessivement importantes de l’anatomie de son épouse. Louvoyant sans cesse entre désir pur et totale compassion à l’égard de sa compagne, André s’y perd, s’égare, et monologue tout haut ses contradictions parfois pathétiques. Mais au fond, si ses manifestations varient, c’est toujours d’Amour qu’il s’agit.

Une coproduction Théâtre en Flammes – Le Poche-Genève – Arsenic Lausanne

Interprétation : Roland Vouilloz

Mise en scène : Denis Maillefer
Scénographie : Massimo Furlan
Lumière : Thomas Hempler
Son : Philippe de Rham
Costumes : Isa Boucharlat
Maquillage : Leticia Rochaix
Administration et communication : Sarah Neumann

Avec le soutien de : Etat de Vaud, Ville de Lausanne, Loterie Romande
et pour les tournées de : Corodis, Pro Helvetia

2001
Le Poche-Genève :
du 8 au 28 février
Théâtre Arsenic, Lausanne : du 2 au 18 mars
Centre culturel ABC, La Chaux-de-Fonds : du 30 mars au 1er avril
Théâtre de l’Echandole, Yverdon : du 10 au 11 mai
Théâtre de l’Alambic, Martigny : du 15 au 16 novembre
Salle de l’Hôtel-de-Ville, centre culturel de Bulle : 22 novembre
Centre culturel Suisse, Paris (F) : du 28 novembre au 2 décembre
Théâtre de l’Arbanel, Treyvaud : 8 décembre

2002
Les Subsistances, Lyon (F) :
du 5 au 13 avril
Théâtre du Moulin-Neuf, Aigle : du 26 au 27 avril
Usine à Gaz, Nyon : du 21 au 25 mai
Théâtre de l’Ancre, Charleroi (B) : du 2 au 12 octobre
Théâtre du Dé, Evionnaz : 19 octobre
Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray : 15 novembre

2003
Ferme du Buisson, scène nationale de Marne-la-Vallée (F) :
du 27 au 28 novembre
dans le cadre du Festival Temps d’Images / ARTE

2004
Centre culturel Français Georges Meliès, Ouagadougou (BF) :
1er juin
Centre culturel Français Henri Matisse, Bobo Dioulasso (BF) : 3 juin

Presse

LOLO FERRARI RESSUSCITE SUR LA SCENE DU POCHE

Un magnifique spectacle
Depuis hier soir, le mari fictif de Lolo Ferrari porte les traits de son double théâtral, l’acteur Roland Vouilloz et l’on ne sait pas, au terme de ce spectacle magnifique, qui des deux, il faut applaudir. Peut-être d’abord ce corps d’amoureux assis au centre du décor, entre un pot de fleurs factices et un frigidaire. Jamais il ne quitte des yeux la caméra confidente placée devant lui, sauf pour diriger son regard vers le portrait de sa femme, accroché tout en haut du mur, à la manière d’une image pieuse. Cette présence immobile, loin d’asseoir le texte, lui donne au contraire une sorte de tension charnelle, de vitalité et d’allégresse qui ne fléchissent pas durant les 80 minutes de représentation. Soliste hors pair, dirigé au corps et à l’oreille par un Denis Maillefer lui aussi amoureux, le comédien se souvient qu’il est né à Verayaz dans le Valais, retrouvant dès les premiers mots proférés, l’accent de son enfance. Ce parti pris crée un effet de réel immédiat sans pourtant être réaliste. C’est que la langue populaire inventée par Antoine Jaccoud est fortément théâtrale. Elle introduit des moments de diversion comique permettant à son interprète de dire avec tendresse et sans apitoiement comment la parole vient parfois à manquer et renvoie douloureusement à la solitude. Dans ce long et beau poème compassionnel, les mots « trique » et « astiquer » par lesquels le personnage s’interpelle rituellement, finissent par ressembler à des mots tendre.
Rencontre
La fable d’abord. André Borlat est un petit homme sans âge. Il vit d’une rente modeste, après avoir dû renoncer à son métier de boulanger en raison d’une allergie épidermique à la farine. Ses journées, il les passe à filmer les cortèges, à « s’astiquer un peu » lorsqu’il rentre chez lui et, surtout, à écrire des lettres à l’amour de sa vie, croisée par hasard sur la double page d’un magazine spécialisé. Epistolier compulsif, il finit par obtenir réponse de la belle Lolo, puis, à l’occasion de l’inauguration d’un vidéo-club également spécialisé, par la rencontrer par de vrai. Elle et ses seins, qui vont par deux, comme « deux enfants malades accrochés à son corps, tirant sur les chairs, des jumeaux qui seraient là en permanence et dont il faudrait s’occuper avec beaucoup de délicatesse, leur prendre la température, les aider à se lever, les soulager d’être si gros et de ne pas savoir marcher tout seuls ». De mari dévoué, l’ex-boulanger deviendra garde-malade, poussant le zèle conjugal jusqu’à fabrique de ses mains pourtant si peu bricoleuses une petite carriole à roulette sur laquelle sa femme puisse appuyer sa poitrine. C’est sur le motif touchant de cette béquille enfantine qui s’achève le monologue d’André Borlat, époux fictif de Lolo Ferrari, auquel la réalité toujours plus cruelle que le théâtre, est venue ajouter un tardif veuvage.
L’auteur de la fable ensuite. Il s’appelle Antoine Jaccoud, habite à Lausanne et confesse entre deux trains le goût d’une certaine hypertrophie dans les fantasmes sexuels. Mis à part cet aveu de circonstance, l’homme est passionnant à écouter. Ses propos sur sa première pièce écrite pour le théâtre comme sur ceux qui la créent aujourd’hui n’ont rien d’une conversation de buffet de gare. Rapportés, ils disent à peu près ceci: « A l’origine, deux choses m’ont poussé à travailler sur ce texte. D’abord mon admiration enfantile et animale devant une poitrine extraordinaire. Puis, dans la foulée, le sentiment tragique que tout cela ne peut que mal finir. J’ai depuis mon enfance une conscience aiguë de la mort au travail. S’agissant de ces femmes invalides – elles sont une centaines à travers le monde qui se disputent une niche bien particulière de la pornographie -, ce travail prend une tournure résolument suicidaire. Tout cela, je crois, n’a jamais été dit. Or, le théâtre offre cette possibilité d’expression. J’aime bien divulguer ce qui est caché ou tu. Il faut raconter l’intime, l’honteux, la partie moins reluisante de notre existence.
La chance d’Antoine Jaccoud, et il ne manque pas de le souligner, est de pouvoir partager ce désir-là avec le metteur en scène Denis Maillefer. Voisins et amis à la ville, ils ont déjà tué le cochon ensemble et cet équarrissage s’appliquent aussi aux pièce de répertoire – La Cerisaie, Bérénice – sur lesquelles ils se sont retrouvés les saisons passées, l’un occupant les fonctions de dramaturge, l’autre de directeur d’acteur. Mais cette association féconde ne s’arrêtera pas aux représentations de Je suis le mari de ***. Une autre pièce est déjà écrite et attend de rencontrer la scène, probablement l’année prochaine. Elle s’intitule Les chiens. Un titre bref et affirmé comme les réponses de son auteur, un écrivain de théâtre qui fait preuve d’une vraie et talentueuse sincérité.

Thierry Mertenat, LA TRIBUNE DE GENEVE, vendredi 9 février 2001

UN AMOUR ENTRE PUB ET SHOW

Les accessoires que l’on pourrait considérer dans le spectacle de Denis Maillefer comme des chichis anecdotiques sont en fait une astucieuse manière de détourner la réalité pour l’intégrer à l’imaginaire collectif. On retrouve donc dans Je suis le mari de *** aussi bien l’univers de la pub que celui des émissions télévisuelles, style Bas les masques. Décor unique : un frigo, une chaise, et une robe blanche suspendue, avec un décolleté qui laisse deviner la place immense laissée aux seins. Ceux de Lolo, bien sûr, « melons magnifiques » qu’André Borlat (Roland Vouilloz, excellent) voudrait « tâter » et « sucer » et contre lesquels il viendra, à la fin, enfouir son visage d’homme ?enfant. Comme dans la pub pour une voiture, quand un bébé s’écrase la face contre un airbag, ersatz d’une mère absente. Mais avant de devenir la figure d’une mère absente, Lolo aura été pour Borlat une femme fatale. Un poids trop lourd pour cet homme solitaire, boulanger de son état qui décharge sa libido par la masturbation et la confession. De cette dernière, Maillefer fait la pierre angulaire de son spectacle conçu comme un show télévisé où l’acteur, assis face à la salle, prend le public comme confident. Vouilloz-Borlat actionne une caméra qui le filme en direct et projette son image sur le frigo- écran, en alternance avec des paysages alpins. Sa vie devient ainsi une séquence filmique donnant à son amour pour Lolo l’improbabilité du rêve, et au texte un sens inattendu.

Ghania Adamo, LE TEMPS, samedi 10 février 2001

ANTOINE, MASSIMO, ROLAND, DENIS… ET L’ICONE DU SILICONE

Il s’appelle André Borlat et raconte, sur la scène du Poche, comment il a rêvé et chéri Lolo Ferrari, feu la deuxième plus grosse poitrine du monde. Un hommage fictif orchestré par quatre amoureux
Qui l’eut cru ? Qui aurait parié qu’une « Miss gros seins » soit un jour célébré sur la scène du Poche, théâtre genevois niché au cÏur croisé de la Vieille-ville, à quelques mensurations de la cathédrale ? Questions de dimension et de vocationÉ Pourtant, depuis jeudi, la chose st palpable et joliment. C’est que Je suis le mari de *** a des arguments. Celui, déjà, de réunir l’infiniment petit et l’infiniment grand. Celui, surtout, de donner voir la confession amoureuse d’un serviteur et non d’un amant. Car Lolo a beau être vendue comme sex-symbol, elle est « trop étroite » pour consommer. Le paradoxe fait d’elle une icône et du mari, un converti. Dressé par quatre fidèles d’une quarantaine d’années, l’autel a les traits populaires de la culture TV et la belle sincérité d’un aveu chuchoté. Même s’ils avancent dans l’ombre de la créature, les artisans de ce monologue ne sont pas masqués : scénariste et dramaturge romand, Antoine Jaccoud signait en 1999 Je suis le mari de Lolo, son premier texte de théâtre, lu alors par les comédiens virtuoses que sont Gilles Privat et Jean-Quentin Châtelain. Depuis, l’idole adulée est décédée et, protection de la personnalité oblige, des astérisques ont remplacé le prénom. Au diable l’indication, le public du Poche est fixé d’entrée : bouche pulpeuse et cheveux d’ange, *** promène sur écran les attributs qui firent sa célébrité.
Entre reliques et frigo
Après cette accroche visuelle, le plasticien Massimo Furlan enchaîne avec une scénographie pareillement emballée. A gauche, les reliques de Lolo (un calendrier où elle s’affiche nue et une robe aux dimensions exclusives), à droite, un frigo. Tout l’univers du mari. Ouvert, il dit les tâches ménagères confiées à Andre. Fermé il devient un écran où l’auteur du monologue sera lui aussi projeté. Car au centre, il n’y a pas qu’un bouquet de fleurs hésitant entre l’indice amoureux et l’offrande mortuaire. Il y a aussi, vissé sur une chaise, un être de chair s’adressant à une caméra en position « play ». Dirigé par Denis Maillefer, Roland Vouilloz est André. Et il l’est aussi totalement qu’il était Antiochius dans Bérénice, l’an dernier. De toute évidence, le metteur en scène ne travaille pas sur l’effet de distanciation, assumé ici par le dispositif scénique. Le cheveu long ou rare, l’accent massif et le foulard pour faire joli, Roland Vouilloz a la simplicité de mise et d’énoncé propres à tous les André. C’est donc « gentiment », excepté quelques colères bien placées, qu’il raconte son Tour de vie. Les étapes de plaine, quand le quotidien sans relief le renvoie à sa réalité d’esseulé. Les étapes de montagne, lorsque le téléphone de Lolo ou la rencontre à la clinique le propulsent au sommet. Et s’il dit s' »astiquer », on imagine l’opération réalisée avec la même placidité. Comme une fatalité.
Naïveté assumée
C’est dans cette simplicité que Je suis le mari de *** puise sa force. Une simplicité poussée jusqu’à la naïveté (assumée) lorsque sont projetées les images de la nature en joie. Ou lorsque Johnny Halliday, relayé par André, entonne un Je te promets, la voix cassée. Nous ne sommes pas là dans le registre de la cruauté et souvent on surit, on rit même, devant ce bon sens par paquets. N’empêche. Cette rencontre imaginée entre deux solitudes égarées est poignante comme un siècle sans humanité.

Marie-Pierre Genecand, LE COURRIER, mercredi 14 février 2001

CETTE VIE EST UN POIDS

D’elle, on ne voit qu’une robe zeppelinienne, un calendrier et son visage projeté sur la porte du frigo. Lolo Ferrari est absente, déjà disparue, même si le texte d’Antoine Jaccoud date de 1999. Un an avant la mort de la « deuxième plus grosse poitrine du monde ». De lui, le mari, un découvre un gars sans âge, qu’on ne remarquerait pas, qu’on n’imaginerait pas avec elle. Chaise, caméra, télécommande, André Borlat se confesse comme d’autres se déshabillent chez la Dumas. Il « s’astique en lisant de magazines », amateur d’énorme: bagnoles, pompes et bien sûr seins. Les seins de Lolo, sa passion, tellement gros « qu’ils sont désormais quatre à table et forment une famille ». Il est gentil Borlat. Et son histoire, si cocasse avec son accent traîné du côté de Vernayaz, s’avère moins farce que triste récit d’une solitude à deux. On l’écoute, fasciné, Borlat. On partage son bonheur résigné : tout cela va mal finir. Interprétation parfaite de Roland Vouilloz, fine mise en scène de Denis Maillefer, que rêver de plus? « Mourir étouffé sous cette montagne de chair? »

Thierry Sartoretti, L’HEBDO, jeudi 15 février 2001

LES SEINS DE LOLO

Antoine Jaccoud raconte le fantasme d’un fétichiste obsédé par la poitrine de Lolo Ferrari. Un spectacle drôle et grave porté par le talent d’acteur de Roland Vouilloz.
« Elephant woman » des temps modernes, Lolo Ferrari a suscité les fantasmes de tous les mammophiles. André Borlat fait partie de ces hommes qui ont rêvé de caresser ces formes gonflées au silicone. Cet ex-boulanger suisse sans âge, avoue lui-même aimer tout ce qui est hypertrophié et démesuré. Pour tromper la solitude de son lit, cet onaniste s’invente et construit peu à peu un rêve qui finit par devenir la réalité d’un mythomane. D’admirateur frustré, il devient époux aimant et attentif.
« Je suis le mari de *** », première pièce d’Antoine Jaccoud, n’a rien d’un objet grivois. Bien au contraire, derrière la solitude d’André, le dramaturge vaudois dévoile la vie privée d’une femme désespérée, prête à tout pour se faire aimer. Derrière la starlette déchue, il peint les souffrances d’un être fragile dans lequel se retrouve ce homme tout aussi monstrueux et déstabilisé qu’elle.
L’écriture de ce monologue adopte un style direct, sans pudeur. Elle reflète les pensées les plus intimes d’un homme face à son propre échec et à la misère sexuelle. Il y a de la gravité, mais aussi un humour à froid qui naît de la confrontation entre les valeurs bourgeoises d’André et l’aspect presque surréaliste de ce mariage imaginaire avec Lolo.
Une histoire pathétique
Le metteur en scène, Denis Maillefer, a choisi le registre de l’intimité et de la lenteur pour raconter cette histoire pathétique. Seul sur scène pendant plus d’une heure, Roland Vouilloz incarne le personnage d’André avec un sérieux aussi helvétique que son accent franchement vaudois. Il se raconte, plus qu’il ne joue son histoire, en branchant une caméra destinée à capter son témoignage.
Cette irruption de l’image, projetée pendant tout le spectacle sur un vieux réfrigérateur, fait du spectateur un voyeur téléphage qui détourne son regard du comédien pour ne voir que la représentation, déformée sur l’écran improvisé.
En filmant la confession d’André à la manière d’un numéro de « Strip Tease », Denis Maillefer nous interpelle sur les rapports entre la réalité et son interprétation. Un exercice difficile qu’il réussit grâce au talent et à l’épaisseur dramatique de Roland Vouilloz. Tenir une salle en haleine sur la tragédie de Lolo Ferrari est en soi une prouesse. Le faire seul, assis sur une chaise, le visage rivé sur une caméra, cela devient une performance.

Antonio Mafra, Le Progrès, mardi 9 avril 2002