La supplication

de Svetlana Alexiévitch – création 6 juin 2001

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Le 26 avril 1986, à 1 h 23, une série d’explosions détruisait le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Trois années durant, une romancière et journaliste biélorusse, Svetlana Alexiévitch, a recueilli les témoignages des survivants. Elle en a tiré un ouvrage, paru en 1996, « La Supplication », ou, en russe, « la Prière de Tchernobyl ». Dans le site des anciens Ateliers Mécaniques de Vevey a été créé un spectacle qui restitue la parole des hommes et des femmes rencontrés par Svetlana Alexiévitch, et rend justice de la force et de l’émotion contenues dans leurs propos. Neuf comédiens et comédiennes, ainsi qu’un choeur de 50 chanteurs et chanteuses ont prêté leur corps et leur voix aux survivants de Tchernobyl, dans une scénographie adaptée à un espace de près de 100 mètres de longueur, sur des musiques issues des traditions populaires russes ou composées par le collectif Velma. Le recours à des dispositifs audiovisuels sophistiqués a permis de multiplier les possibilités de perception du spectacle par le public. « La Supplication » est une oeuvre toute entière hantée par la souffrance. Mais le spectacle est lumineux aussi: le courage, l’amour, l’humour, le sens de la dérision habitent aussi bien les personnages du livre que ceux de son adaptation au théâtre.

Une coproduction Théâtre en Flammes – Opération Colporteurs

Interprétation :
Monica Budde
Anne-Shlomit Deonna
Shin Iglesias
Yvette Théraulaz
Jean-Marie Daunas
Bernard Kordylas
Jean-Marc Morel
Gilles Tschudi
Roland Vouilloz

Avec le Choeur de la Supplication
Direction :
Marc Bochud
Musique originale : Velma

Mise en scène : Denis Maillefer
Dramaturgie : Antoine Jaccoud
Scénographie : Massimo Furlan
Lumière : Dominique Dardant et Thomas Hempler
Son : Philippe de Rham
Vidéo : Steven Artels
Costumes : Isa Boucharlat
Maquillages : Leticia Rochaix
Coach mouvement : Leland Patton
Stagiaire assistante : Muriel Imbach

Direction technique : Daniel Demont
Régie :
Marc Tuleu
Dominique Dardant
Julien Talpain

Administration et communication : Sarah Neumann
Assistante de production : Véronique Loeffel
Stagiaire administration : Xavière Hammer
Intendance : Claire-Do Frund

Théâtre de Vevey :
Nicole Schneider
François Saint-Cyr
Vincent Olivieri

Traduction : Galia Ackerman et Pierre Lorrain
Conseillère musicale et langue russe : Inna Petcheniouk

Réalisation costumes :
Nadia Cuenoud
Karine Dubois

Assistant son : Bernard Amaudruz
Camerawoman : Yaël Ruta
Cameraman : Olivier Kunz
Cablewoman : Muriel Imbach

Poursuites :
Enrico Bertinotti
Gilles Cesure
Virginie Favre

Auxiliaires techniques :
Etienne Müller
Julien Neumann
Jean Monnin
Stéphane Weibel

Stagiaire lumière :
Thierry Tschudi

Photographie de plateau :
Mario Del Curto
Aline Paley

Le Choeur de La Supplication :
Nicole Ayrton, Nicole Barras, Raymond Bataillard, Daniel Brand, Jacques Caspary, Romaine Chappuis, Patrick Charbon, Dominique Chassot, Marie-Paule Chastellain, Simone Chevalley, Michel Cochard, Jean-Rodolphe Dellsperger, Laurence Duport-Comte, Anne-Lise Galley, Marja Gamboni, Jacques Gamboni, Anne-Marie Giarre, Corinne Grosjean, Patricia Jaques, Véronique Jaunin, Muriel Kübler, Danielle Leyvraz, Marie-Caroline Maurer, Grégoire Mayor, Laurence Mermodufour, Charles-Henri Monod, Caroline Neligan, Marianne Pidoux, Mathé Schaeli, Ruth Schlaepfer, Pierrette Schouwey, Jacqueline Seidel, Christian Talon, Myriam Terrin, Claire Vallotton, Anne Vrachliotis, Françoise Wannaz-Rickli, Elisabeth Wirz, Johannes Wirz, Grégoire Yersin, Barbara Zimmermann

Avec le soutien de :
Etat de Vaud, Loterie Romande, Pro Helvetia, Banque Cantonale Vaudoise, Pour-cent culturel Migros, Fondation Nestlé pour l’Art, Fondation Sophie und Karl Binding, Association du Choeur d’Orphée, Ville de Vevey, Hôtel des Trois Couronnes, CFF, L’Hebdo, TMS – Technique pour la musique et le spectacle

2001
anciens Ateliers Mécaniques, Vevey :
du 6 juin au 1er juillet

Presse

« LA SUPPLICATION », UNE INCARNATION VIBRANTE

Au texte d’Alexievitch, Denis Maillefer prête une joie anxieuse et signe un spectacle lumineux.
Dans La Supplication, Svetlana Alexievitch pacifie la douleur des survivants de Tchernobyl en faisant surgir de leur inconscient des souvenirs refoulés: Suivant les pas de l’auteur, le metteur en scène Denis Maillefer signe une paix armée avec les démons de la mémoire. Son très beau spectacle, donné dans les halles des Ateliers Mécaniques de Vevey, est une incarnation vibrante nourrie par la vie des disparus et par le deuil de leurs familles. Les huit acteurs touchants, qui portent neuf témoignages choisis dans le livre d’Alexievitch, canalisent leur émotion afin de ne pas se laisser envahir par la tragédie de leurs personnages. D’où leurs gestes par moments mécaniques (se mettre du rouge sur les lèvres, fumer une cigarette, croquer une pomme,…) qui arriment l’insouciance au drame. Comme si, après ces gestes infimes, la vie devenait meilleure. Un message d’espoir émane du spectacle, qui se termine avec l’arrivée d’une jeune fille portant une robe blanche et un bouquet de fleurs. Cette mariée improbable prête sa joie anxieuse à une catastrophe nucléaire que l’éclairagiste Thomas Hempler teinte d’une blancheur sidérale. Très belle lumière croisée avec celle que diffracte l’immense verrière qui sert de toit à la salle. Les deux éclairages (artificiel et naturel) fabriquent un nuage translucide dans lequel flottent des traînées de poussières. Poussières radioactives, poussières de la mémoire, immobiles comme l’éternité. Splendide décor de Massimo Furlan, qui a installé sur le plateau neuf petites maisons vitrées. Autant de ménageries de verre d’où sortent les personnages et vers lesquelles ils reviennent lorsque, pris dans l’étau de leur souffrance, ils se fossilisent comme des insectes, pour s’animer un peu plus tard, mêlant leurs voix au chant des quarante choristes. Leur « supplication » offre alors un instant de recueillement qui trouve son accomplissement vers la fin, quand des bougies éclairent les visages des acteurs captés par des écrans TV, et transformés ainsi en icônes. Une nuit enchantée descend dans la salle. Les victimes des Tchernobyl ont disparu. On ne les oublie pas.

Ghania Adamo, LE TEMPS, vendredi 8 juin 2001

MAILLEFER SIGNE LE PLUS GRAND SPECTACLE DE LA SAISON

« La Supplication » est à l’affiche jusqu’au 1er juillet à Vevey. A voir absolument.
Ils ne sont qu’une grappe de spectateurs à descendre du train et à chercher leur chemin dans le décor de la gare. Or, c’est par wagons entiers qu’on aimerait voir les gens transhumer jusqu’à Vevey pour y découvrir aujourd’hui La supplication comme ils ont applaudit hier la Fête des vignerons. Mais voilà, la billetterie des CFF se montre défaillante: le 0900 300 300 répond désespérément occupé, au point de décourager les moins sédentaires, qui, de Genève à Delémont, n’en peuvent plus d’entendre cette voix leur répéter en boucle : « L’ensemble de notre personnel est actuellement occupé. Nous vous invitons à rappeler plus tard. » Il faut décliner cette invitation et appeler toutes affaires cessantes le 021 922 68 60. Ce numéro-là est celui de la production. Il enregistre vos réservations, vite et bien. Car le plaisir d’être au théâtre ne s’ajourne pas. Surtout lorsque l’on se retrouve face à un objet sortant de l’ordinaire, aux dimensions inédites et aux enjeux considérables. Les anciens Ateliers mécaniques de la cité vaudoise, c’est un peu la grande Galerie de l’évolution du Jardin des plantes à Paris. Même verrière monumentale, mêmes animaux empaillés, mêmes chants d’oiseaux surgissant de nulle part à la tombée du jour.
Lumière inconnue
Mais c’est d’une autre évolution que parle le spectacle. Imprévisible et monstrueuse, elle affecte l’espèce humaine et le règne végétal, transforme les visages et prive les vergers d’odeur: les lilas ne sentent plus rien, les yeux qui les regardent sont traversés d’une lumière inconnue. C’est qu’à Tchernobyl, tout est désormais différent, « on naît différemment, on meurt différemment ». Le récit circonstancié de cette différence occupe ainsi une heure et demie durant le devant de la scène. Son ouverture est à la démesure du lieu, près de 150 mètres, soit plus de deux fois la largeur de la Cour d’honneur du Palais des Papes. Yvette Théraulaz l’arpente en partant de jardin, dans un long travelling qui donne, dès le début, sa scansion particulière à la représentation. Car Denis Maillefer ne se contente pas de soutenir par sa mise en scène les témoignages poignants recueillis par la journaliste et romancière biélorusse Svetlana Alexievitch. Il leur confère une intensité dramatique qui va bien au-delà du théâtre documentaire.
Braconnier brechtien
Chaque comédien développe une prise de parole originale; Gilles Tschudi a des allures de braconnier brechtien, de Juge Atzdak dégrisé par le malheur, évoluant dans un univers soudainement hostile; Roland Vouilloz, juché sur un écran de télévision, affiche la résolution calme de celui qui a tout perdu sauf la mémoire et Anne-Shlomit Deonna porte l’effroi dans les yeux. Leur jeu n’a riende déclamatoire. Il tient d’avantage de la confidence chuchotée à l’oreille, de la colère exprimée en sourdine. Pour parvenir à créer une telle qualité d’écoute dans un espace qui encourage la dispersion, il faut des talents et des moyens à la hauteur de cette ambition artistique consistant à faire se rejoindre à tout moment la grande et la petite forme. Plus de 200 haut-parleurs miniatures forment un cordon acoustique dans les gradins interminables où sont assis les 400 spectateurs. Une soixantaine de moniteurs vidéo, à même le sol ou suspendus dans le vide sélectionnent les expressions et les images (signées Steven Artels), notamment celle, étrange, d’une chasse au loup filmé comme Capa photographie la mort d’un milicien. Et puis, il y a le choeur, omniprésent et à voix nue. Cinquante chanteurs et chanteuses dont la puissante tragique émeut et tient en alerte à la fois. Maillefer les dirige à la perfection, Thomas Hempler les éclaire avec finesse et Isa Boucharlat leur dessine des costumes à la tristesse lumineuse. Le sorcier des sons s’appelle Philippe de Rham, le scénographe inspiré est Massimo Furlan et l’oreille rigoureuse qui précède la nôtre est celle de l’écrivain Antoine Jaccoud. Ensemble ils viennent de signer le plus grand spectacle de la saison, après Le cercle de craie caucasien de Benno Besson.

Thierry Mertenat, LA TRIBUNE DE GENEVE, vendredi 8 juin 2001

DANS « LA SUPPLICATION », LA DIMENSION SERT L’EMOTION

Contaminées, décimées les victimes de Tchernobyl se sont confiées. A Vevey, Denis Maillefer donne au vibrant recueil de Svetlana Alexievitch son juste reflet. Une halle infernale d’ampleur, un vrombissement lancinant, un brouillard ajoutant à la peur… Denis Maillefer, Antoine Jaccoud et Massimo Furlan ont eu raison de voir grand. Loin d’être écrasés par la dimension du lieu, les témoignages des damnés de Tchernobyl recueillis par Svetlana Alexievitch trouvent dans les anciens Ateliers de Vevey un site à la mesure de l’enjeu: une parole qui cherche avec tant d’insistance le sens de la souffrance peut sans problème tutoyer Dieu. D’autant que le metteur en scène, le dramaturge et le scénographe du Théâtre en Flammes ont multiplié les adresses. Si le cadre soigne la verticalité, soixante télévisieurs se chargent de l’horizontalité. Les yeux dans les yeux des (télé)spectateurs les neuf fiancés de la radioactivités disent ainsi leur vérité. Une réserve cependant. Fulgurante pour commencer, la présence en continuum du choeur de quarante personnes, symboles des victimes anonymes, frôle parfois l’effet peplum. « J’ai compris que, dans la vie, des choses horribles se passent de façon paisible et naturelle… »
Dans Bérénice elle livrait déjà le verbe de Racine avec la terrible douceur de la douleur rentrée. Ici, Shin Iglesias incarne une biologiste qui n’a plus que le dépit pour allié. Elevée dans « l’idée idyllique des centrales nucléaires », cette scientifique a deux fois perdu sa virginité. La première fois, lors de la catastrophe du 26 avril 1986, alors que, dit-on ailleurs dans le spectacle, les centrales étaient si sûres qu’on aurait pu « les construire même sur la Place Rouge ». La seconde, lors des mesures d’urgence, où l’enfouissement de la terre radioactive, la surveillance des rivières et autres plans d’évacuation se révèlent aussi approximatifs que soumis à la corruption.
On nous cache tout
Ce chaos, et surtout, cette déficience d’information, les huit autres témoins les restituent avec la même obstination. Le père (Roland Vouilloz) auquel on cache le cancer de sa fille; la future mariée (Anne-Shlomit Deonna) qui ne trouve ni dans les livres, ni dans les films, la clé de la radioactivité. La déjà veuve (Monica Budde) qui assiste à l’agonie de son mari tranformé en monstre par les tumeurs cumulées. Le kamikaze des réacteurs aussi (Jean-Marc Morel, mentalement explosé par le danger. Ou encore le liquidateur, fossoyeur de maisons pour quelques vodkas (Bernard Kordylas) et le cinéaste (Jean-Marie Daunas) fasciné par l’irréalité des villages desertés. Car, comme le raconte Gilles Tschudi en chasseur sommé d’éliminer les animaux apprivoisés, c’est le bouleversement de l’ordre naturel et la rupture du lien à une terre apparamment inaltérée que personne ne peut digérer. Une réalité avec laquelle la vieille paysanne (Yvette Théraulaz) ne veut d’ailleurs pas composer. Elle ne reste pas dans les zones contaminés pour braver l’autorité, mais parce que, à vue de terrien « tout ici vit! Le lézard vit, la grenouille vit. Et le ver de terre vit. Et il y a des souris! Tout y est! » La vie par sursauts, mais déjà en sursis…
Capacité de compassion
Une scène de cent mètres accueille cette matière bruissant des souffrances des petites gens et des errements des dirigeants. Cent mètres de long desquels le public est disposé sans perdre un instant de cette confession sans concession. Grace aux téléviseurs qui relaient les acteurs ou diffusent des images fortes d’un sous-texte visuel. Grâce aussi à la toile sonore constituée de chants populaires russes ou de compositions du groupe Velma, qui tisse un lien entre les interventions. Car si le choeur cède parfois au pathos dans ses évolutions, le spectateur accablé par la dureté des récits, salue toujours sa capacité de compassions.

Marie-Pierre Genecand, LE COURRIER, samedi 9 juin 2001

LES VOIX HUMAINES DE TCHERNOBYL RESONNENT A VEVEY

En faisant résonner « La Supplication » de Svetlana Alexievitch dans le cadre prenant des anciens Ateliers mécaniques, le metteur en scène Denis Maillefer touche juste, et profondément. Un pari audacieux relevé avec immense talent. Impossible de ne pas parler du lieu. Parce qu’en plus d’accueillir le spectacle, il entre en résonnance avec lui. Les anciens Ateliers mécaniques de Vevey: une cicatrice béante dans le paysage moribond de l’industrie lourde,mais aussi le réceptacle de milliers de battements de coeur, de souffles croisés, de mouvements aujourd’hui éteints mais qui semblent encore habiter les murs, les vestiaires rouillés dans lesquels les spectateurs déambulent de longues minutes avant de pénétrer dans le coeur de la « cathédrale ». Quel environnement plus propice pour évoquer la souffrance vivante d’autres travailleurs, d’autres hommes, d’autres femmes, à quelques milliers de kilomètres de là, victimesd’une peste plus violente, plus foudroyante, mais conduisant à cette même impasse – la fin d’un… rêve?
Un cauchemar
Parler des grand fléaux de l’histoire n’est jamais chose aisée. Une envie dévorante et en même temps une peur immense – peur de se tromper, ne serait-ce que d’un cheveu, d’oublier quelqu’un, quelque chose, de mettre l’accent là où l’horreur est déjà suffisante. Denis Maillefer l’a certainement ressentie très fort, cette peur, au moment de mettre sur le métier cet ouvrage bouleversante qu’est La Supplication de Svetlana Alexievitch, paru en Russe en 1996 et mettant en scène sous forme de prière les témoignages de survivants du drame de Tchernobyl. Et en même temps il a dû être happé par cette tragédie à la fois proche de nous, et si lointaine. Les souffrances d’une guerre peuvent nous être racontées par ceux qui ont vécu et peuvent encore en parler; celles du fléau nucléaire, par contre, dépassent l’imagination. On connaît les images – ces cratères, ces cadavres calcinés, cette désolation, et toutes ces personnes transformées en mutants démembrés et disproportionnés. Mais au-delà, que sait-on de la souffrance de ne plus pouvoir fouler l’herbe de sa jeunesse, de ne plus avoir le droit de donner la vie, d’accompagner sans secours la décomposition physique d’un proche, d’être banni à jamais d’une société et d’un régime qui regardent votre drame comme un cauchemar?
Prouesse technologique
A Vevey, dans cette immense halle de métal et de béton froid, le metteur en scène lausannois nous a rendus témoins de cette douleur insoupçonnée. Crûment, mais en évitant l’écueil du sensationnel. Des bourdonnements, pas d’explosions. Des chants sourds, pas de cris éplorés. Et ce texte, ces textes si forts et fragiles en même temps, témoignages hallucinés d’une réalité qui ne semble pas pouvoir appartenir à ce monde. Et pourtant… Comment comprendre? Comment accepter et recommencer à vivre? Autant de points d’interrogation relayés par ces visages, projetés sur de petits écrans de télévision dispersés dans toute la halle, et par ces paroles chuchotées dans nos oreilles grâce à de petits haut-parleurs disposés entre les sièges – magnifique prouesse technologique, sans laquelle cette force ne pourrait traverser avec autant de puissance nos consciences. Le ton de chacun de ces témoins sonne juste, terriblement juste. La voix sobre, incarnée, jamais en proie à l’exagération; l’expression du visage tournée vers le texte, vers les balises sous-jacentes de ces mots atroces, leurs vagues, leurs rares excès.
Sentiment d’anéantissement
Chez les figurants, même vérité dans le geste, même pudeur dans la voix: une écoute constante des flots paniqués de l’émotion – une émotion qui ne sait plus où fixer son regard. Déambulations machinales, soudaine montée de sève, et puis retour à ce terrible sentiment d’anéantissement, qui passe d’abord par le corps pour ensuite attaquer l’âme. On est à l’intérieur, dans le ventre intolérable mais bien réel de Tchernobyl, de ses contradictions, de ses leçons, de son étonnant message d’espérance. Pour mieux voir, mieux sentir, en fin de compte mieux savoir, et pouvoir enfin dire – qui sait? – « plus jamais! »

Antonin Scherrer, LA LIBERTE, samedi 9 juin 2001

REQUIEM POST-NUCLEAIRE

D’abord un couloir, long. Des vestiaires comme abandonnés à la hâte, des douches remplies de gravats, Des portes de béton, des portes de plastique, des escaliers. Alors, c’est l’entrepôt immense, encombré de fumée, de basses abdominales et rampantes. Alors, c’est la perspective des petites maisons translucides, réceptacles pudiques des existences brisées. Ce sont les témoignages des survivantsde l’explosion de Tchernobyl sertis dans l’émotion d’un choeur attentif. La catastraphe traversée par le détail de leurs intimités.
Pas de pathos, pas de manichéisme politique ni de paternalisme déplacé: l’égoïsme du système est mis en balance avec celui des individus, son désarroi aussi. Spectacle extraordinaire, ce requiem post-nucléaire est à marquer d’une pierre blanche.

Pierre Fankhauser, L’HEBDO, jeudi 14 juin 2001