Le voyage en Suisse

d’Antoine Jaccoud – création 22 mai 2003

Le voyage en SuisseLe voyage en SuisseLe voyage en SuisseLe voyage en SuisseLe voyage en Suisse

Un homme et une femme racontent le voyage qu’ils ont effectué en Suisse. Leur périple n’a duré que quelques jours, et ne les a guère emmenés sur les itinéraires touristiques traditionnels, il a surtout été déterminé par les circonstances.

Il est difficile de savoir précisément s’ils ont voyagé en couple de façon permanente ou si chacun suivait sporadiquement son propre itinéraire. Ils semblent parfois réunis dans un même souvenir, séparés à d’autres moments comme s’ils n’avaient pas du tout vécu les mêmes expériences.

Leur histoire, le public l’entend en voyageant lui-même. Assis dans un car pris devant le théâtre, il est emmené à voir cette Suisse qu’on lui raconte. Grâce à des haut-parleurs installés sur les sièges, il entend Le Gros et La Petite de loin, installés dans un champ, un quai de chargement, au centre d’un giratoire. Il cherche les apparitions inattendues, et le paysage quotidien devient théâtral bien au-delà des projections de la mise en scène.

Une coproduction Théâtre en Flammes – Opération Colporteurs – Pourcent culturel Migros
Interprétation :
Shin Iglesias
Bernard Kordylas

Mise en scène :
Denis Maillefer
Scénographie : Massimo Furlan
Costumes : Isa Boucharlat
Maquillages : Leticia Rochaix-Ortis
Son : Philippe de Rham
Images et compositions originales : Julien Sulser

Invité : Ueli Zimmermann
Régie : Jean Jenny
Chauffeur car : Paulo Andrade
Chauffeurs : Muriel Imbach, Matthieu Loth
Administration et communication : Sarah Neumann

Avec le soutien de :
Etat de Vaud, Loterie Romande, Pro Helvetia, Fondation Thomas Stanley Johnson, Fondation Sophie & Karl Binding, Banque Cantonale Vaudoise, CarPostal Vaud-Fribourg

L’Opération Colporteurs bénéficie du soutien de : Conseil Régional Franco Genevois (CRFG), Conseil du Léman, Etat de Vaud

2003
Théâtre Arsenic, Lausanne :
du 22 au 31 mai et du 24 juin au 5 juillet
Le Poche, Genève : du 3 au 6 juin
Château-Rouge, Annemasse (F) : du 10 au 13 juin
Maison des Arts, Thonon (F) : du 17 au 20 juin


Presse

LE THEATRE EN CAR POSTAL, C’EST « VERIDIQUE »

Denis Maillefer crée « Le voyage en Suisse  » d’Antoine Jaccoud. Récit fugueur.
Sujette au mal de car, la dame a demandé à s’asseoir à l’avant du véhicule. Et elle a bien fait car au kilomètre 24 le bus se met à tourner sur lui-même comme dans un sketch de Raymond Devos. L’épreuve du giratoire resserre les liens. « ça va ? », glisse Philippe Morand à sa protégée. Oui, ça va : l’envie de vomir cède la place à une autre forme de malaise, de plaisir aussi, qui sollicite davantage les yeux que l’estomac.
Le voyage en Suisse est d’abord l’histoire d’un dépaysement prémédité de la ville vers la campagne. Et le héros de ce transfert réussi s’appelle Paulo. Chauffeur de son état, il tient à bout de bras la régie plateau de la nouvelle création de Théâtre en Flammes. Ses changements de décors impressionnent par leur fluidité, les images en mouvement se succèdent à un rythme soutenu, sans heurt ni repentir. C’est peu dire que la conduite, au double sens du terme, est ici impeccable.
Deux heures durant, le spectacle déroule son rcit dans une géographie familière, tellement familière qu’elle en devient, à l’usage, totalement inquiétante. Car l’usage a beau être théâtral, il finit par mettre le réel en demeure de produire ses propres lapsus, de lâcher quelques informations involontaires sur ses secrets bien gardés.
Mardi, soir de première itinérante, la pêche fut presque miraculeuse. Avec ses rutilantes « mécaniques allemandes », ses gazons artificiels et ses femmes de couleur déambulant seules dans les parkings, la Genève bucolique avait tout pour satisfaire le chasseur de fait divers.
Petites fugues helvétiques
Antoine Jaccoud est ce chasseur-là. Son Voyage en Suisse profonde, il l’a fait dans les trains régionaux et les cars potaux, n’oubliant jamais d’emporter dans son sac à dos Blick et l’édition du jour du Matin. Cete lecture citoyenne, comparable à un acte de réveil, favorise une écriture franche et transitive, une dramaturgie du dévoilement filant la métaphore sans jamais la couper en quatre. La fable en l’occurrence va plutôt par deux – le Gros et la Petite -, un peu comme si l’ancien mari fictif de Lolo Ferrari, André Borlat, l’amateur de caméscope et de corsos fleuris, avait décidé de découpler son imaginaire en deux personnages distincts.
Les petites fugues helvétiques de ce couple improbable parti de Pontarlier balisent en autant de stations monologuées le périple en temps réel effectué par le spectateur. Lequel finit, sans quitter sa place, par se fondre dans les pas de « notre Gros » qui, lui, n’a qu’une idée en tête : se rapprocher le plus possible de l’Allemagne pour y trouver de la pornographie de bonne qualité à un prix avantageux, des saucisses et un bocal de concombres.
Au moral comme au physique, Bernard Kordylas répond à ce triple emploi consommateur. Nulle tristesse dans son jeu, nul accablement non plus. Son désir est en marche, il arpente les champs de marguerites, se repose sur les murets de cimetière et croise en chemin des lanceurs de drapeau suisse plus vrais que nature. A l’écouter parler de sa voix au timbre « véridique », on comprend mieux pourquoi la Petite, sans âge ni fratrie déclarée, a eu envie de voyager avec lui. Shin Iglesias incarne avec une sensibilité indéfinissable ce personnage féminin qui habite littéralement le paysage. Elle émeut au lointain avec la même intensité que lorsqu’elle nous rejoint, entre contrebandière, dans le bus. C’est signé Denis maillefer et c’est très fort.

Thierry Mertenat, LATRIBUNE DE GENEVE, vendredi 6 juin 2003

INSOLITE VOYAGE EN CAR

En embarquant les spectateurs pour une virée en car postal, le metteur en scène Denis Maillefer et l’écrivain Antoine Jaccoud nous convient à l’inquiétante et ingénieuse « soirée diapos » d’un couple de Français égarés entre Heidi et toxicos. Corrosif.
« Le voyage en Suisse  » est plus que le titre d’une pièce écrite par Antoine Jaccoud et mise en scène par Denis Maillefer. Car l’excursion est bien réelle, et les 47 spectateurs (pas un de plus, pas un de moins, véhicule oblige), un peu décontenancés, mais curieux et amusés, prennent réellement place dans un car postal pour un tour dont ils savent seulement qu’il les mènera dans la campagne vaudoise durant deux heures trente. Après quelques minutes de trajet, alors que les voyageurs se demandent si les comédiens ne sont pas parmi eux, surgit le Gros sur sa bécane, à quelques mètres des vitres, et, simultanément, sa voix à l’intérieur de l’habitacle.
L’utilisation de micros directionnels contribue à l’étrangeté du périple, les acteurs déclamant leurs monologues dna le lointain, et cette voix si proche envahissant l’intérieur du car … Le parcours est exploité de manière très ingénieuse, Bernard Kordylas (le Gros) et Shin Iglesias (la Petite) apparaissant tantôt sur un coteau, tantôt au milieu d’un rond-point, quand ils ne montent pas à bord le temps d’une halte.
Des Bidochon en Suisse
Couple de Bidochon de Pontarlier venu faire un tour dans une Helvétie de carte postale, ces vacanciers naïfs, lui bonasse et elle « hémophile du coeur », glissent progressivement le long d’une litanie de détresses et de faits divers sordides représentations, selon l’auteur, de la Suisse de 2003.
Pour avoir fait lui-même leur voyage en septembre dernier, de Moutier à argans, de Zurich à Epalinges, Antoine Jaccoud n’a pas eu besoin de forcer le trait. La patrie de Heidi abrite des toxicomanes amputés, les mères jettent leurs petits dans les boîtes à bébé d’Einsiedeln, les chiens d’origine américaine déchiquettent les gosses et les prostituées font tourner les maisons closes qui n’osent pas dire leur nom.
Le trouble, peu à peu, vient d’un doute : ce passant, cet accidenté, ces joueurs de boules et cette prostituée font-ils partie du spectacle ? Le rêve éveillé passe comme une lettre à la poste, l’originalité et l’audace de la mise en scène fonctionnent à la perfeciton, les carnets de route du Gros et de la Petite incitent au sourire avant de le figer net par la crudité d’une remarque. Point d’orgue de ce voyage, l’arrêt au-dessus de l’autoroute, de ces Audi noires à carrosserie surbaissée qui symbolisent, pour Antoine Jaccoud, toute l’arrogance d’une certaine Suisse, « passée du break familial à la voiture de mafieux ».

Ivan Radja, LE MATIN, dimanche 25 mai 2003

VUS DU CAR POSTAL, UNE SUISSE DU SORDIDE ET DEUX VOYAGEURS EMUS

Les spectateurs embarquent réellement à Lausanne pour un « Voyage en Suisse » doux-amer et contrasté. Une aventure très réussie signée Antoine Jaccoud et Denis Maillefer.
Lui, « le Gros » comme elle l’appelle, n’a pas eu la vie facile. En guise d’échantillon, il montre une cicatrice sur son abdomen : un âne l’a mordu de toutes ses dents, au service militaire. Sans compter maintenant, à l’approche de la soixantaine résignée, cette rétention d’eau qui fait terriblement gonfler ses jambes. D’elle, « la Petite  » comme il l’appelle, on ne sait pas grand-chose sinon qu’elle est hypersensible au monde, hémophile du sentiment, sans carapace. D’où une panoplie de maladies de peau.
Elle a envie de connaître la Suisse et persuade son compagnon de quitter le garage de Pontarlier où il bricole pour partir à l’aventure. En voiture puis en bus (la petite, au volant, supportait mal les dépassements des conducteurs suisses de grosses cylindrées), en train et à pied, le duo va découvrir l’Helvétie dans le détail.
Décor de « boule qui neige »
Contrairement aux groupes de touristes qui ne font que passer et achètent des souvenirs en vitesse, le gros et la petite semblent s’éterniser. Ils n’achètent que des pique-niques. Et observent : un pays opulent, tiré à quatre épingles, un décor de « boule qui neige » où ils croisent des êtres aux regards fracassés, abattus de désespoir comme les décrit la petite.
Des jeunes obèses et tristes dans leurs vêtements moulants synthétiques, des toxicomanes agressifs, des propriétaires de chiens de combat de race américaine … Près du village natal de Heidi, des femmes qui abandonnent leur bébé dans une boîte installée à cet effet, des prostituées importées qui tournent dans les villes du pays, des jeunes qui se donnent la mort …
Pour écouter les histoires du gros et de la petite, il faut monter dans un car postal stationné près de l’Arsenic à Lausanne. Départ, sur les routes de l’Ouest lausannois, pour Le voyage en Suisse. Une aventure de deux heures et quart imaginée par le dramaturge vaudois Antoine Jaccoud et le metteur en scène Denis Maillefer.
Le versant obscur
Leur Théâtre en Flammes, en résidence à l’Arsenic, signe là sa quatrième création de l’année, après notamment La descente d’Orphée de Tennessee Williams (au Théâtre de Carouge) et un spectacle pour le jeune public La princesse, le diable et le moulin d’Olivier Py. Le voyage en Suisse, c’est une plongée dans le versant obscur et effrayant du pays, celui que met quotidiennement en lumière la presse populaire  dont elle tire ses grands profits : crimes passionnels ou sordides, viols, pétages de plombs divers.
Lecteur assidu du Matin et du Blick, Antoine Jaccoud – qui a été journaliste à L’Hebdo – se dit frappé par cet « espèce de feuilleton horrible » dont on se délecte avec les croissants du petit déjeuner. « J’avais en outre envie de parler de certains aspects de ce pays comme la dégradation avancée des rapports sociaux et l’érotisation généralisée » explique l’auteur. Ce texte, il l’a écrit pour deux comédiens magnifiques, Shin Iglesias et Bernard Kordylas. L’idée du vrai voyage en car pour le public est venue plus tard, explique Denis Maillefer.
Cette mise en scène originale et vivante offre une confrontation des images du texte à celles de la réalité  les beaux paysages tranquilles que le car travers, tandis que chaque spectateur se construit sa propre vision.
En compagnie de ces deux personnages attachants qui tantôt s’asseoient dans le bus, tantôt surgissent au bord de la route ou au centre d’un giratoire (on tourne autour !), le voyage doux-amer dans le soir puis la nuit qui tombent prend une dimension poétique. On y croise un lanceur de drapeau, un joueur de cor des Alpes, une population de grenouilles, et le regard étonné des rares passants.

Florence Michel, LA LIBERTE, samedi 24 mai 2003