L’enfant éternel

de Philippe Forest – création le 16 janvier 2008

Valeria Bertolotto Pierre-Isaïe Duc crédit photographique Mario del CurtoPierre-Isaïe Duc crédit photographique Mario del CurtoPierre-Isaïe Duc crédit photographique Mario del Curto L’enfant éternel - Pierre Isaïe Duc et Valeria Bertolotto © Mario del CurtoL’enfant éternel - Pierre Isaïe Duc et Valeria Bertolotto © Mario del Curto

Une coproduction Théâtre de Vidy, Le Poche Genève, Nuithonie Fribourg, avec la collaboration du Théâtre en Flammes

 » Je n’écris pour personne sinon pour nous trois. Mélancolique je me tiens sur la rive, Alice à côté de moi. Je passe mon temps à jeter des cailloux dans l’étang pour susciter à nouveau ce dessin d’ondes qui rappelle la plongée dernière du petit corps et pour que lui parvienne, parmi les herbes et les poissons, dans la vase du néant, l’écho sourd de notre amour inconsolé  » Ph. Forest

Interprétation:
Pierre-Isaïe Duc
Valeria Bertolotto
et la voix de Joséphine Struba
Mise en scène et adaptation: Denis Maillefer
Lumière et vidéo: Laurent Junod
Son: Philippe de Rham
Régie lumière: Stéphane Janvier
Régie son: Ludovic Guglielmazzi
Costumes:
Isa Boucharlat
Administration et Communication: Catherine Monney

L’enfant éternel est publié en folio aux éditions Gallimard


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Presse et radio:

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LE TEMPS Jeudi 31 janvier 2008 Alexandre Demidoff
Chant d’amour pour un enfant

Le Vaudois Denis Maillefer adapte avec doigté «L’Enfant éternel», requiem pour une fillette qui bouleverse à Vidy.

C’est la guillotine sous un ciel d’azur et ça fait chavirer les jours. Au mitan des années 1990, le Français Philippe Forest perdait Pauline, sa fille de 4 ans, emportée par un cancer. De cette fatalité, personne ne se remet. Universitaire, spécialiste des avantgardes littéraires, Philippe Forest, 34 ans alors, a cherché dans l’écriture non pas une consolation mais une présence: Pauline a fait de lui un écrivain. L’enfant éternel a été publié en 1997 (Gallimard, puis collection Folio). Il y raconte en 370 pages l’amour qui unit un père, une mère et un enfant quand le cercueil est l’horizon. Le metteur en scène Denis Maillefer donne aujourd’hui à ce récit une résonance théâtrale. A Vidy, L’Enfant éternel se grave en chacun.

Comment transposer ce texte-mausolée, où le linoléum des hôpitaux voisine avec le marbre, l’ombre de Mallarmé ici, celle de Victor Hugo là, celle de James Joyce là encore, autant d’écrivains qui ont dit comment on ne se sépare jamais d’un enfant disparu? Comment ne pas trahir la dignité de ce récit, sa tristesse sublimée en style, sa lumière de clairière qui est tout le contraire de l’épanchement, pensum d’une certaine autofiction? A ces questions, le Vaudois Denis Maillefer a trouvé des réponses aussi élégantes que judicieuses. Son spectacle ne se contente pas de détourner vers la scène ce qui était pensé pour la page. Il invente un dispositif qui respecte l’esprit de l’œuvre: une distance au bord des larmes, une absence rattrapée et modelée au fil de l’écriture, comme si chaque phrase permettait d’incorporer l’innommable. De faire avec.

La distance, c’est d’abord, sur le plateau voilé d’ombres, l’actrice Valeria Bertolotto, assise au deuxième plan, muette face à une caméra de poche, de profil par rapport au public, la tête ailleurs, comme si elle était captive d’une prière. C’est son visage de madone anguleuse qui accueille le spectateur, sa beauté stupéfaite projetée en plusieurs exemplaires sur les trois parois qui délimitent l’espace. Elle, c’est la mère de Pauline, c’est surtout l’hébétude du deuil, l’obsession d’un vide.

La distance, c’est ensuite l’acteur Pierre-Isaïe Duc qui prend position en première ligne, complet gris, de retour du crématorium, jurerait-on. En ouverture, il débite, et c’est comme s’il disséquait depuis une chapelle: «Je ne savais pas. Ou alors: je ne m’en souviens plus. Ma vie était cet oubli, et ces choses, je ne les voyais pas. Je vivais parmi des mots – insistants et insensés, somptueux et insolents. Mais je m’en souviens: je ne savais pas.»

L’écriture, comme le théâtre, est une mémoire en combustion. Dans le costume hâve du narrateur, Pierre-Isaïe Duc revit tout. Pauline a 3 ans, elle est très grande pour son âge, elle converse avec la princesse Raiponse, se berce des contes de son papa, vole comme la fée Clochette. C’est Noël à perpétuité. Jusqu’au jour où une douleur chagrine le bras gauche. Premiers examens à l’hôpital. Rien de funeste, promet la faculté. Mais les radios démentent: elles lèvent le voile sur un sarcome, il y a du sarcophage sous ce vilain mot. C’est un cancer. Le temps se met en boule. L’hôpital devient résidence principale. La maison, plage de vacances. Pauline va se remettre. Pauline ne se remettra pas.

Denis Maillefer et ses acteurs réussissent alors ceci: ils désamorcent le pathos, construisant un théâtre-parloir où la douleur remonte, mais comme en différé, s’insinuant à notre insu. Ce chagrin ne ressemble pas à celui qui coule souvent sur le petit écran, dans ces émissions-confessions où un désastre est autopsié. Il est impérissable, traversé par le rire-grelot de Pauline. Dans le deuil, donc, une architecture possible.

Ce théâtre est tressage de sensations. Un homme parle, une femme, qui est son angle mort, s’oublie. Sur les parois, projetés comme au cinéma, des paysages variables: une héroïne manga file sur un nuage, des traînées sombres se jouent d’un fond gris, puis revient la figure de Valeria Bertolotto, femme-enfant répétée à l’infini. C’est le noyau du requiem: Philippe Forest écrit au nom d’un visage. Il le cerne, le retient, ne se fatigue pas de l’aimer.

2008