On liquide

d’Antoine Jaccoud – création 2 novembre 2004

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La Mort débarque un matin de labour comme un autre, surprenant le Paysan et le Cheval occupés à dire, comme chaque jour, merci au soleil et merci à la Terre. « C’est fini » dit-elle « on liquide. Les bêtes, la vie ici, le travail et le reste ». Le Paysan n’y croit pas. Ni le Cheval, d’ailleurs, ni la Vache, ni l’Arbre qui a lu les livres pourtant. Ils ont tort. Ils auraient dû écouter le Cochon. C’est fini. C’est la fin des paysans.

On liquide se présente comme une farce tragique vouée à raconter la Dernière Journée du Dernier Paysan d’un pays occidental qui pourrait être le nôtre, mais pas exclusivement. On le sait, dans son ampleur comme dans sa rapidité, la disparition des paysans et des exploitations agricoles est un phénomène mondial. Ce qui disparaît sous nos yeux ne constitua-t-il pas durant des millénaires le socle de notre culture désormais entrée dans l’ère du hors-sol et de l’urbain généralisé ? Prendre acte de cette mutation, rire et pleurer en enterrant la campagne et le paysan, dire au revoir – ou adieu – aux personnages, aux rituels, aux musiques, aux saveurs, en un mot, aux instants de ce monde presque englouti, telle est l’ambition de On liquide, farce tragique et tragédie comique.

Une coproduction Théâtre en Flammes – Arsenic Lausanne – Saint-Gervais Genève
Interprétation :
Jean-Luc Borgeat
Pierre-Isaïe Duc
Lionel Frésard
Bernard Kordylas
Anne Marchand
Marie-Madeleine Pasquier

Mise en scène : Denis Maillefer
Scénographie : Isabelle Pellissier
Costumes : Isa Boucharlat
Maquillages : Leticia Rochaix-Ortis
Lumière : Thomas Hempler
Son : Philippe de Rham
Musique : Stéphane Vecchione
Assistanat mise en scène : Muriel Imbach
Assistanat costumes : Christine Emery
Préparation musicale : Hélène Zambelli
Photographie de plateau : Pénélope Henriod
Administration et communication : Sarah Neumann

Avec le soutien de : Etat de Vaud, Loterie Romande, Ville de Lausanne, Pro Helvetia, Fondation Sophie et Karl Binding, Banque Cantonale Vaudoise
et pour les tournées de : Corodis, Pro Helvetia

2004
Théâtre Arsenic, Lausanne :
du 2 au 21 novembre
Théâtre Saint-Gervais, Genève : du 23 novembre au 5 décembre

2005
Théâtre Jean-Lurçat, Aubusson (F) :
16 novembre
Salle CO2, La Tour-de-Trême : 23 et 24 novembre
Théâtre du Château, Avenches : 29 novembre
Maison des Arts, Thonon (F) : 1 et 2 décembre
Théâtre Bernard Blier, Pontarlier (F) : 13 décembre

Presse

LA PAYSANNERIE MEURT AUSSI EN SCENE

Avec « on liquide », le tandem Antoine Jaccoud-Denis Maillefer imagine le dernier jour du dernier paysan. Une pièce en forme de farce tragique à découvrir à Lausanne.
Le créatif tandem Antoine Jaccoud (texte) et Denis Maillefer (mise en scène) a encore frappé, et juste. L’an passé, leur remarquable Voyage en Suisse embarquait une trentaine de personnes dans un car postal avec deux comédiens dévoilant une face peu reluisante du pays : celle que relatent les journaux de boulevard, repus de faits divers sordides qui non seulement font vendre lesdits journaux, mais surtout traduisent la dégradation des rapports sociaux et le stress envahissant. Voici maintenant On liquide, à l’Arsenic de Lausanne (où le Théâtre en Flammes créé par Denis Maillefer a été en résidence). Un spectacle qui parle encore de perte, de désagrégation, en évoquant la réduction comme peau de chagrin du monde paysan « traditionnel » sous la poussée des forces économiques. Le propos n’est pas la nostalgie, mais un constat aussi bien régional que mondial, un hommage aussi. « Ce qui disparaît sous nos yeux », dit Antoine Jaccoud  » ne constitua-t-il pas durant des millénaires le socle de notre culture désormais entrée dans l’ère du hors-sol et de l’urbain généralisé » ?
Plus besoin de vous
Avec le désir de raconter « cette véritable révolution pour nos sociétés qu’est la liquidation accélérée et définitive de la ruralité, c »est-à-dire cet ensemble de pratiques, de représentations, de mentalités, de comportements qui font l’univers du paysan », les deux créateurs ont d »abord envisagé un spectacle de témoignages. Mais s’ils ont effectivement interviewé des paysans, ils ont choisi de raconter plutôt une sorte de fable. D’ailleurs, les animaux y ont la parole. La Mort aussi. Elle arrive un matin sur le domaine du dernier paysan d’un pays qui pourrait être la Suisse.
« Demain avant midi, il faut que tout soit liquidé » somme-t-elle. « Le monde n’a plus besoin de vous. » Tous les autres ont disparu. Le paysan refuse d’y croire, invoquant « Le vieux pacte qui (le) lie à l’univers ». « Ce que nous faisons sur la Terre est juste, utile et beau » oppose-t-il à la Mort. « Un monde sans paysans n »existe pas ». Mais, comme dans une tragédie grecque, le fil inexorable du destin se déroule. Fable, tragédie, farce aussi : il faut voir ce paysan et sa petite famille anthropomorphe – cheval, vache, cochon et arbre – refuser la fatalité et se serrer les coudes. Avec un bémol pou le cochon ,qui se sait depuis toujours destiné à l’abattage !
Sans âge et sans femme
Lorsque le cheval, guidé par la Mort, ira constater l’état du monde, il ne pourra dire aux autres ce qu’il a vu. Son maître n’a pas su s’adapter, devenir un entrepreneur, il chante des cantiques au lieu de se battre … D’ailleurs il vous fend le coeur, ce paysan sans âge et sans femme (« N’as-tu pas cherché une compagne jusque dans les îles du Pacifique ? » lui rappelle le cheval) qui a aussi raté le train de la réalité.
Quelques lourdeurs mises à part, On liquide séduit par son originalité, son humour, sa manière savureuse de mêler les genres et de raconter un monde avec des petits détails (comme ce rideau en lamelles de plastique multicolores qui tombe sur les portes de la plupart des fermes, ou la machine à traire avec écouteurs et musique pour la vache). On y trouve à la fois un goût de livre pour enfants et de fable plus « trash », dualité (ou ambiguïté) illustrée par le slow gentil que le paysan dans avec sa vache. Il commence à la tripoter et finit par lui sauter dessus ! Cette même vache qui finira flle et mourra en chantant Nouthra Dona di Maortsè.

Florence Michel, LA LIBERTE, samedi 6 novembre 2004

SONNEZ LES TETINES !

Le monde paysan se meurt : On liquide carrément, dit l’auteur Antoine Jaccoud. Sa fable se joue à l’Arsenic. Mise en scène et jeu ludiques.
Il en va des critiques comme des rats : il y a ceux des villes et ceux des champs. Faut-il pour autant habiter la campagne pour juger au mieux la nouvelle pièce d »Antoine Jaccoud, On liquide (le monde agricole), mise en scène par Denis Maillefer, à l’enseigne du Théâtre en Flammes ? Pas une seconde. L’équipe ratisse large et fait moisson de bonheurs. L’argument de base n’est pourtant pas gai. Sous les traits étranges d’une demoiselle en talons hauts et minijupe (Anne Marchand), la Mort vient annoncer à un jeune paysan solitaire qu’il est le dernier à pratiquer ce métier. Pire : il ne lui reste plus que 24 heures avant de disparaître à son tour. Adieu vache, cochon, cheval et tout le reste avec !
Le jeune homme se rebiffe, mais par curiosité naturelle et sage précaution, envoie sa plus noble conquête vérifier à travers monts et vallées l’état exact de ce désastre annoncé. De retour, l’éclaireur équin se mélange volontairement les sabots entre mensonge et vérité, avant de tout confirmer : dans les champs, plus de paysans, tous devenus entrepreneurs dans les villes. L’intrigue comme la morale de la fable sont à la fois simples et évidentes. Et voilà cependant le miracle : pendant nonante minutes, le charme, la drôlerie et l’émotion s’unissent par la grâce d’une mise en scène subtile et ludique, portée par une distribution impeccable.
Honneur à la dame : Marie-Madeleine Pasquier incarne la Vache, robe tachetée, petites cornes et clochette au cou, un peu follette, et pour cause : un méchant prion lui tourneboule les neurones. Elle est irrésistible à l’heure de la traite, ce divin soulagement, avec de la musique dans les oreilles pour faire sonner les tétines en mesure. La même est carrément bouleversante, quand vient sa retraite très anticipée, direction le paradis des bovins. Du travail de comédien original, mais périlleux, nécessitant une maîtrise parfaite de la gestuelle et des mimiques. Marie-Madeleine Pasquier n’est pas une Vache cabotine ; elle a ses joies et ses peines, et on y croit.
Pas moins étonnants dans leurs compositions animalières : Bernard Kordylas, en gros Cochon rose et persifleur, lassé d’être engraissé et donc heureux de ce sinistre compte à rebours ; Pierre-Isaïe Duc, en grand arbre tricentenaire récitant les grands auteurs (Ramuz ou Gustave Roud) ; et Jean-Luc Borgeat, en Jolly Jumper toujours guilleret à l’idée de servir son maître. Lequel a les traits de Lionel Frésard, rude paysan parfois en rut. En l’absence d’une femme à la maison, il lui arrive de sauter les barrières de la raison. La Vache peut témoigner.
Requiem sociétal
La fable tient du requiem et de l’hommage. Elle est totalement ancrée dans le paysage et les m¦urs helvétiques, drapeau suisse en berne inclus. Ce n’est pas si fréquent sur nos scènes. Comme le fait de s’attaquer à un sujet sociétal, comme on dit, aussi concret et contemporain. Formidable travail d’équipe, dont font partie Isa Boucharlat, costumière, et Isabelle Pellissier, scénographe. Simplicité apparente là aussi, pleine de malice pertinente. Le soleil est un immense lampion, la lune un gros ballon, et c’est l’enfance du monde qui rayonne. Les accessoires sont extirpés des coulisses au fur et à mesure, format géant ou miniature, à piles ou sur roulettes, et c’et le théâtre qui s’amuse. Le tout porte bel et bien la patte de Denis Maillefer. Pas de leçons, pas de prise de tête. Juste un spectacle inventif, sensible, où dansent ensemble la mort et l’espérance.

Michel Caspary, 24 HEURES, lundi 6 septembre 2004